La « crise groenlandaise » : le retour des Empires dans la course à l’Arctique
- Thimotée Palacci
- il y a 4 jours
- 4 min de lecture
Le 15 janvier 2025, 12 pays européens ont envoyé des forces militaires vers la base
de Nuuk au Groenland dans le cadre de l’exercice militaire Arctic Endurance. Cette
action marque non seulement un geste d’affirmation de certaines nations
européennes face aux velléités du président américain Donald Trump, désireux de
prendre le contrôle de cette île de 2,1 millions de km², mais s’inscrit aussi dans le
pivot stratégique de nombreuses nations vers l’espace arctique.
Il demeure ainsi pertinent d’interroger ce que dévoile la « crise groenlandaise »
(Gérard Araud, Le Point, 2026) dans la géopolitique contemporaine de la course à
l’Arctique.

Depuis mars 2025, la question du Groenland est revenue sur le devant de la scène, largement alimentée par le président Trump, qui déclarait : « Les États-Unis d’Amérique estiment que posséder et contrôler le Groenland est une absolue nécessité. » Après un bref interlude de six mois, facilité par les propositions d’accords militaires de défense formulées par Mette Frederiksen (Première ministre danoise), Donald Trump se redisait prêt à déployer une force militaire pour obtenir cette île de 60 000 habitants. En l’espace de quelques semaines, ces ambitions impériales se sont essoufflées (pour le moment…) face au refus de coopération de l’Inatsisartut (le parlement groenlandais) et de plus de 90 % des populations locales, ainsi qu'à la mobilisation militaire de plusieurs nations européennes. Cela témoigne néanmoins, en creux, d’un accaparement croissant des espaces arctiques par le retour des empires.
Ces volontés d’expansion se justifient par la présence récente d’intérêts économiques et géostratégiques majeurs, vecteurs de puissance pour les acteurs en présence. En effet, la fonte de la banquise (voir carte) a permis la création de nouvelles routes maritimes depuis les années 2010, offrant des rentes de passage aux pays dont les zones économiques exclusives (ZEE) sont traversées, comme la Russie. L’Arctique détient également 30 % des réserves mondiales de gaz et 20 % des réserves de pétrole, ainsi que des gisements de métaux rares comme celui de Kuannersuit au sud du Groenland (2ᵉ réserve mondiale).
De plus, certaines zones comme le Groenland ou la région du Nunavut au Canada constituent des verrous stratégiques pour les États-Unis dans leur opposition à la Russie. On retrouve ici une dynamique propre à la Guerre froide, époque à laquelle les États-Unis possédaient une dizaine de bases militaires au Groenland avant de les fermer progressivement. Ce caractère stratégique explique la militarisation croissante de la zone depuis quelques années, renforçant l’empreinte géopolitique locale dans un effet auto-entretenu.
Par exemple, la Russie rénove et construit de nouvelles bases militaires le long de sa côte Nord ainsi qu’aux avant-postes de sa ZEE (voir carte). Cela lui permet de mener des exercices militaires comme en 2021, l’occasion pour Vladimir Poutine de montrer qu’il domine le transport maritime arctique avec sa flotte de 40 brise-glaces à propulsion nucléaire. Face à cela, les Occidentaux répondent par un lot de manœuvres d’entraînement en conditions extrêmes (ICEX). Les États-Unis ont aussi voté le ICE Pact à l’été 2024, avec pour objectif de moderniser leur flotte militaire arctique et de construire 90 brise-glaces sur les dix prochaines années.
En parallèle de cette course militaire, on observe une compétition davantage implicite pour l’espace arctique entre les grandes puissances. Au cours des 15 dernières années, la Chine a su se forger une place non négligeable dans la région. En 2013, le pays devenait membre observateur du Conseil de l’Arctique et lançait en 2017 le projet des « routes de la soie polaires », une extension de la Belt and Road Initiative. L’Empire du Milieu entreprend aussi une politique d’accaparement indirect au Groenland, illustrée par la volonté de rachat d’une base navale danoise désaffectée à Grønnedal par une compagnie hongkongaise en 2016. De plus, en 2018, une entreprise publique chinoise s’est portée candidate à la modernisation d’aéroports groenlandais ; en parallèle, l’entreprise minière australienne détentrice du gisement de Kuannersuit a vu sa participation majoritaire acquise par Shenghe Resources, une entreprise chinoise. Tous ces projets ont été bloqués par les autorités danoises ou groenlandaises, parfois sous pression américaine.
Ainsi, les récentes déclarations de Trump apparaissent justifiées sur le plan stratégique : l’Arctique est une zone de menace pour les États-Unis et le Groenland en est le principal verrou. Néanmoins, une décision d’envahir militairement l’île serait non seulement un non-sens stratégique au vu des accords de défense déjà en vigueur et des bases américaines rénovables, mais elle franchirait aussi une bonne fois pour toutes la ligne rouge qui maintient l’espace sous le seuil de la confrontation armée.
En effet, une opération militaire par l’Empire américain déclencherait une réaction immédiate des empires russe et chinois, laissant de côté les Européens et les populations locales. Un diplomate norvégien théorisait par exemple une forme de « Yalta de l’Arctique », c'est-à-dire un partage de la zone entre empires, en imaginant Trump et Poutine célébrant cet accord : « à toi le Groenland, à moi le Svalbard » (Le Point, mars 2025). Ce petit archipel au nord de la Norvège se trouve déjà au carrefour de plusieurs zones d’influence : territoire européen proche des eaux russes, peuplé d’anciens soldats soviétiques, et investi de manière croissante par la Chine.
En définitive, la principale leçon de la crise groenlandaise est que le président Donald Trump conçoit la géopolitique contemporaine comme « légitimement divisée en sphères d’influence [où] les grandes puissances locales sont libres d’agir comme bon leur semble dans les régions qu’elles dominent » (Yascha Mounk, professeur de politique internationale à l’université Johns Hopkins).








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