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UE-Mercosur : le pari risqué d'une Europe qui divise pour mieux régner à l'international

  • Amélie Blanchet
  • 20 janv.
  • 4 min de lecture

« Aujourd’hui, nous écrivons l’histoire », a fièrement déclaré Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, lors de la signature d’un accord de libre-échange avec le Mercosur ce samedi 17 janvier au Paraguay. Un jour historique en effet, après plus d’un quart de siècle de négociations. Aujourd’hui, l'accord paraît plus décrié que jamais, malgré des bénéfices économiques et géopolitiques indéniables pour l’Europe. 


De gauche à droite: représentants de l'Argentine, de l'Uruguay, de la Commission européenne, du Brésil et du Paraguay à Asuncion, photo extraite du site de la Commission européenne.
De gauche à droite: représentants de l'Argentine, de l'Uruguay, de la Commission européenne, du Brésil et du Paraguay à Asuncion, photo extraite du site de la Commission européenne.

C’est un accord d’envergure. À eux deux, l’Union européenne et le Mercosur représentent 30% du PIB mondial et plus de 700 millions de consommateurs. L’accord prévoit de créer une gigantesque zone de libre-échange entre l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et les pays de l’UE, en supprimant les droits de douane sur 90 % des échanges bilatéraux. Il permettrait d’un côté à l’Europe d’exporter plus de produits chimiques, vins et voitures, et de l’autre aux pays du Mercosur d’augmenter leurs exportations de matières premières agricoles (riz, soja, sucre).

 D’après les deux parties, les bénéfices seraient colossaux, en particulier pour les pays européens : presque quatre milliards d’euros de droits de douane économisés sur les exportations européennes par an, et une croissance du PIB de l’UE de presque 78 milliards d’euros. Les pays latino-américains gagneraient, eux, une croissance de 0,25 % de leur PIB et pourraient par exemple exporter plus de 99 000 tonnes de bœuf à taux préférentiel en Europe. 

 

Pourtant, les négociations ont été longues et souvent périlleuses. Officiellement débutées en 1999, elles ont à plusieurs reprises été gelées voire enterrées, par exemple en 2019. Encore aujourd’hui, au lendemain de la signature, les détracteurs sont nombreux. Rien n’est d’ailleurs encore fait : les députés européens doivent voter cette semaine la saisie ou non de la cour de justice de l'Union européenne. Il s’agirait de vérifier que l’accord est compatible avec le traité de l’Union. Si c’est le cas, l’attente risque d’être longue et l’adoption de l’accord serait retardée d’au moins un an. Deux propositions ont d’ailleurs déjà été déposées pour saisir la cour : l’une vient des groupes d’extrême droite (dont les Patriotes pour l’Europe) et l’autre, plus globale, compte des députés de droite comme de gauche (Manon Aubry, François-Xavier Bellamy…). Pour cause, cet accord est vivement critiqué en Europe, et particulièrement en France. Nombreux sont ceux qui craignent que le marché agricole européen soit déstabilisé par une concurrence déloyale et pas aux normes, qui mettrait à bas la production agricole locale déjà en difficultés. A leurs yeux, cet accord n’est que le symbole des excès du libre-échange défendu par l’UE (et particulièrement l’Allemagne).

Les réticences ne sont pas qu’économiques. Elles sont aussi, et de façon plus largement partagée, politiques. En effet, pour beaucoup, cet accord, qui favorise des échanges d’un côté de produits agricoles et de l’autre de produits à haute valeur ajoutée, ravive le souvenir pénible de la logique centre-périphérie, voire colonialiste, du XXè siècle. Il rappelle ce que Raoul Prebisch dénonçait dans les années 1950 comme la « détérioration des termes de l’échange » : une relation inégale où les pays du Nord (ici ceux de l’UE) prennent l’aval, autant économique que géopolitique, sur les pays du Sud, en entretenant une dépendance de ceux-ci à leurs produits manufacturés. Cela explique que de nombreux leaders populistes sud-américains aient freiné les négociations, comme Jair Bolsonaro qui a annulé sa rencontre avec Ursula von der Leyen en 2019 pour un "rendez-vous chez le coiffeur". 

Enfin, les contestations sont d’ordre écologique, puisque pour beaucoup la production agricole en Amérique latine rime avec déforestation de l’Amazonie. 

 

Néanmoins, malgré toutes ces critiques, l’accord signé avant-hier avec les pays du Mercosur peut être analysé comme une nouvelle affirmation de l’UE sur la scène internationale, participant à son « réveil géopolitique » (Luuk Van Middelaar, Le réveil géopolitique de l’Europe). Tout d’abord, cet accord marque une continuité avec la ligne de conduite de l’Europe : s’affirmer sur la scène politique par la scène économique, en prônant le libre-échange pour créer de nouveaux partenariats. Cette volonté politique n’est d’ailleurs en rien secrète, puisque Ursula von der Leyen a déclaré elle-même samedi que l’accord « rend un peu plus forte politiquement et plus indépendante (l’Europe) ».

En particulier, la création d’une zone de libre-échange avec l’Amérique latine est un message très clair envoyé à Donald Trump. A l’heure où celui-ci menace de mettre à bas le système économique mondial, par de nouvelles taxes imposées aux Européens après leur soutien au Danemark concernant le Groenland, les Européens décident de réaffirmer le libéralisme dans la chasse gardée même des États-Unis. Le message est clair, et il a été saisi puisqu’un membre de l’administration Trump a dénoncé une «tentative flagrante » européenne d’établir un monopole sur le fromage en Amérique du Sud. 


Enfin et de manière moins évidente, cet accord de libre-échange peut être un moyen pour l’Europe de contrer la concurrence chinoise sur le continent américain et au-delà. En effet, la Chine a récemment multiplié les offensives commerciales dans la zone, notamment incarnées par l’ouverture du port de Chancay au Chili, financé par l’entreprise chinoise Cosco Shipping. L’UE peut alors prétendre reprendre une part du marché qu’elle a perdu, d’abord dans les quatre pays du Mercosur, puis dans le reste du continent, ce qui lui donnerait plus de moyens pour faire face à la Chine de manière générale. 

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